Grèce : “courage exemplaire” ?

(Contribution militante)

Au lendemain de la signature de l’ « accord », la plupart des organisations de la gauche dite de « transformation sociale » ont salué le comportement responsable du gouvernement grec. La direction du Parti communiste français, notamment, a souligné le « courage exemplaire » qu’a eu Alexis Tsipras dans cette négociation qui aura permis « d’éviter le pire »1. Ce concert de louanges résignées ne peut néanmoins masquer l’ampleur du malaise qui s’est installé parmi les militants et sympathisants de ces mêmes organisations.

En effet, quelle que soit la façon dont on prend la (précaire) résolution de cette crise, deux faits simples leur sautent aux yeux : le gouvernement grec n’applique pas le programme de Thessalonique sur la base duquel il a été élu, et il a finalement appelé à voter pour un accord contraire au vote des Grecs qu’il venait de recueillir. Y a-t-il donc seulement une alternative à la dictature de la finance ?
Se féliciter de la signature d’un tel accord qu’on qualifie au même moment – à juste titre – de rétrograde et humiliant, a quelque chose de déroutant. Comment peut-on aduler l’une et honnir l’autre de ces parties signataires d’un seul et même document ? Le paradoxe n’est qu’apparent, et sa fâcheuse origine se révèle en y regardant de plus près.

Le gouvernement grec pouvait-il faire autrement, le mercredi 15 juillet, qu’inviter la Vouli à entériner l’accord-coup d’Etat ? Cette question – la plus importante qui soit posée aujourd’hui aux peuples européens et au-delà, en appelle deux autres pour y répondre.       1 ) Y a-t-il eu des mobilisations populaires massives exigeant de Tsipras qu’il refuse cet accord ? Non.                                                                                                                                           2 ) Y a-t-il eu des manifestations, des grèves d’ampleur et reconduites pour demander la mise en place des mesures radicales qu’auraient immédiatement impliquées le refus d’un accord, à savoir l’annulation unilatérale et intégrale de la dette, l’expropriation des banques et la mise sous contrôle public de la (faible) production nationale ? Non.

Dès lors, le gouvernement grec n’avait en effet pas le choix. De là à trouver son action courageuse, il y a toutefois un pas. Il faut en effet une dose certaine d’auto-persuasion pour trouver le courage dans le fait de céder – fût-ce sous la menace d’un péril considéré comme plus grand. S’il ne s’agit nullement de crier haro sur un Alexis Tsipras et un Euclide Tsakalotos sans marge de manœuvre, il est en revanche d’une impérieuse nécessité d’analyser les ressorts de pareille défaite.

À aucun moment le gouvernement n’a exhorté le peuple grec à descendre massivement dans les rues pour montrer son soutien, ni même sondé la détermination éventuelle des travailleurs grecs à prendre les mesures évoquées plus haut, en amont du référendum du 5 juillet. Se contentant de s’appuyer sur les résultats – vraisemblables – des sondages selon lesquels 75 % des Grecs sont favorables à un compromis, il s’est gardé d’ouvrir la voie à une alternative. Bref, il n’a pas envisagé – et moins encore organisé – la prise en main de l’affaire par les premiers concernés.

Quant à la rumeur d’une stratégie qu’aurait méditée Tsipras, visant à berner ses créanciers dans un premier temps pour mieux les surprendre par la suite, elle ne mériterait pas même un commentaire, si elle n’était un espoir persistant mais malsain que nourrissent des militants en passe de subir une énième déception. Il n’y a pas de plan secret. Par ailleurs, le salut des classes populaires ne pouvant venir que de leur propre action, aucune tactique progressiste qui leur serait cachée n’a la moindre chance d’aboutir.

Cela pose une dernière question, celle du rapport à la politique parmi les travailleurs européens. Les organisations politiques de gauche doivent-elles continuer à laisser les citoyens penser que la solution viendra de l’élection de quelques personnalités charismatiques ? Non. Ceux-là mêmes qui dénoncent le mythe du sauveur suprême y souscrivent en fait, et signent pour les autres. Pourtant, le rôle d’un parti politique progressiste est justement de présenter clairement aux citoyens les tenants et les aboutissants de telle ou telle politique, et de leur suggérer ce qui semble juste à ses militants quand vient le moment de l’alternative décisive. Ce rôle, ni la majorité de Syriza, ni d’ailleurs le Parti communiste grec, ne l’ont joué jusqu’à présent. Si ce dernier a appelé les syndicats qui lui sont proches aux manifestations pour le non, ainsi qu’à la manifestation du 15 juillet, il semble se tenir en marge des débats et ne contribue guère à une émulation politisante en ces circonstances pourtant extrêmement favorables.

Embarrassée – plus ou moins consciemment – par le vif débat que suscitent ces questions au sein même de Syriza, la direction du PCF déclare qu’il faut veiller à « ne pas s’immiscer dans les débats internes de Syriza »2 . Ainsi, un parti se réclamant de l’internationalisme devrait se priver de l’examen des débats internes d’une autre organisation. D’aucuns ne goûtent sans doute pas la radicalité d’une partie grandissante de l’organisation-sœur. Mais en refusant de tirer les enseignements réels de l’évidente rupture entre capitalisme et progrès, les documents de travail de l’organisation ne laissent apparaître aucune véritable alternative pour le peuple grec.

C’est pour ces mêmes raisons (encore un paradoxe, cette fois plus heureux) qu’il n’y a pas lieu de perdre espoir. Au contraire. Car de ce théâtre où se joue la tragédie du peuple grec, celui-ci n’a en réalité pas encore « quitté les galeries pour jouer sur la grande scène révolutionnaire », comme l’écrivait Karl Marx . Or, les conditions qui vont sous peu lui être imposées pourraient l’y projeter plus tôt que prévu.

Guillaume MARCHAND

 

1 Intervention de Pierre Laurent au Sénat du 15 juillet 2015

² Compte-rendu de la commission exécutive nationale du 17 juillet 2015

Ce contenu a été publié dans Actualité internationnale, Actualité nationale, En bref. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.